Des hauts et des bas

Comme à peu près n’importe qui, j’ai vécu des hauts et des bas. Plus de hauts que de bas, je crois bien. Je ne les ai jamais comptés, mais c’est surtout eux que je m’efforce de retenir. J’ai une famille, des amis extraordinaires, j’ai eu la chance de contribuer à plein de projets artistiques exceptionnels. Des hauts merveilleux. 


Pour ce qui est des bas, le plus gros remonte à il y a environ dix ans. Ça allait mal, très mal. Je passais une partie de mes journées couché dans mon lit, bien réveillé. Ma tête savait exactement quoi faire, mais mon corps ne suivait plus. Je passais mon temps à calculer combien j’avais en banque, combien allaient rapporter mes prochains contrats. Je faisais des projections pour savoir combien de temps j’allais pouvoir tenir dans ma situation.


J’avais du temps, beaucoup de temps. Je savais pertinemment bien que je devais l’utiliser pour me trouver de nouveaux clients. C’est ce que tous les travailleurs autonomes font dans leurs saisons mortes. Je savais tout ça, mais j’en étais incapable. Mon corps avait déjà trop donné.


Comme je savais qu’il ne me restait que quelques mois avant d’avoir tout dépensé, j’ai commencé à me chercher un nouvel emploi. Je suis allé voir une agence de placement et j'ai très vite été engagé.


Je devais travailler dans une usine sur le quart de nuit. La veille de mon premier jour, j’ai voulu me coucher plus tôt pour être en forme, mais je n’ai pas réussi à dormir. Je suis parti tôt pour ne pas être en retard. Sur la route, je ne savais pas quoi penser de ce qui m'attendait. Encore une fois, ma tête me disait que c’est ce qu’il me fallait, mais mon corps était en désaccord.


Une fois sur les lieux, je suis entré dans le vestiaire. J’étais seul. Seul avec le bruit de l‘usine et l'éclairage artificiel des tubes fluorescents. Après un bref moment à errer dans le vestiaire, ma tête et mon corps ont finalement réglé leur différend.


Mon corps a gagné.


Je suis rentré chez moi à la fois soulagé et honteux. Soulagé parce que je n’aurais pas à vivre une expérience qui n’était de toute évidence pas faite pour moi. Honteux parce que malgré le fait que j'avais décidé d'accorder à mon corps ce dont il avait réellement besoin, il s’agissait d’une victoire qui avait un goût d’échec.


Quelques semaines plus tard, ma femme m'annonçait que le gérant de l’entreprise où elle travaillait allait bientôt quitter son poste. Ça fait bientôt dix ans que c’est maintenant mon poste.


Aujourd'hui, quand je sais que je suis dans un creux, je me rappelle cette histoire. Je me rappelle que les vagues ne font jamais que descendre.


Elles remontent aussi.


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