Ronde après ronde
Je suis née au début des années quatre-vingt. L'âge d’or des films d’action où les scènes de bagarres et les explosions se succédaient. Sans doute les années les plus lucratives de Jean-Claude Van Damme, Chuck Norris et Sylvester Stallone.
Dans ma télé, je voyais Rocky s’entraîner pour devenir plus fort, plus endurant. Il ne se plaignait pas. S’il n'était pas certain d’avoir ce qu’il faut pour battre son adversaire, il s’entraînait plus fort, tout simplement. C’est comme ça qu’il est devenu champion et qu’il a réussi à gagner le cœur d’Adrian au passage. Rien ne pouvait l'arrêter.
Quand je ne me sentais pas bien dans mes vêtements, que j’avais les tympans qui font mal ou les yeux qui brûlent, je ne me plaignais pas, j'encaissais, ronde après ronde. Je me disais qu’à la longue, j’allais devenir plus fort, plus endurant et que, comme Rocky, j’allais finir par devenir assez fort pour vaincre mon adversaire.
Ce que je n'avais pas encore compris, c’est que les sens, c’est totalement différent des muscles. Quelqu’un de myope aura beau forcer ses yeux et refuser de porter des lunettes, ses yeux ne deviendront pas plus puissants. Il va juste avoir plus de difficulté à se concentrer et se retrouver vraiment fatigué avec, probablement un mal de tête en prime. Ce n’est pas ça qui va faire flancher Adrian…
Ce que je ne réalisais pas à l’époque, c’est que Rocky n'était pas toujours en train de frapper sur des quartiers de bœuf et de grimper des escaliers à la course. Il prenait aussi le temps de se reposer, de sortir marcher avec Adrian, de nourrir sa tortue. Il n'était pas constamment en train de se battre non plus. Quand il le faisait, c’était dans un ring et jamais contre lui-même.
J’ai fini moi aussi par faire comme Rocky à la fin de son dernier film. Moi aussi j’ai pris ma retraite des combats.
Je n’ai pas cessé d’être fort. J’ai simplement arrêté de croire que je devais constamment le prouver.

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